Ce matin était pour nous la dernière occasion de filmer l'entraînement de Takuya avec les autres avant un bon bout de temps (le der des ders ?). Ca faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu se battre, il a fait des progrès, c’est indéniable, mais il a beau être plus haut classé que Hideki dans le banzuké depuis le basho d'Osaka, il n’arrive jamais à le battre sur le dohyo d'Oshima Beya et ça l’énerve au plus haut point. Il nous avait déjà dit qu’il avait pleuré à cause de ça, et ce matin, c’est ce qui s’est passé… devant ma caméra. Un Takuya affaibli, blessé, en pleurs… un jeune homme désoeuvré, touchant, attendrissant.
Hidek, lui, est arrivé il y a 8 ou 9 ans, et il est encore très bas placé dans le banzuké après tant d’années. Il s’est « échappé » 2 fois l’année dernière, je crois qu’il ne supporte pas la vie en communauté et qu’il n’est pas très motivé pour devenir un grand sumotori. Pour toutes ces raisons, il est un peu le souffre-douleur des autres … et un peu mon préféré, aussi, du coup. Mais on n’a jamais réussi à le faire parler… sauf un tout petit peu ce matin après la scène avec Takuya, et ce, devant la caméra. Une première en 6 mois !

Et ce soir nous avons interviewé Kunihiro, le fils d’Oyakata et Okamisan. Dès que l’interview a été terminée, il a commencé à raconter la « vraie » version de son histoire à Mari : à la fois sumo parmi les sumos dans la chambre du 3e étage et fils des dirigeants du 2e étage, il a longtemps subi la colère et les coups des sekitori à cause de cette ambivalence. Il en a souvent souffert physiquement et moralement mais ne s’est jamais plaint auprès de ses parents… et moi j’ai laissé tourner la caméra alors qu’il pensait que je l’avais arrêtée. Alors ce soir je me confronte à 2 dilemmes. Depuis quelque temps, je découvre la facette sévère et violente de ce monde, une autre facette d’Oshima Beya. L’ambiance n’a pas toujours été aussi familiale qu'elle l'est aujourd'hui (l'est-elle vraiment? est-ce que tout ça a réellement changé? on peut se poser la question). Le système de "punitions" est un fonctionnement connu dans le monde du sumo, il ne faudrait peut-être pas que je m’en offusque, on me dit que c'est "culturel"... Mais ça me fait me poser beaucoup de questions à la fois sur la confiance que les gens qu'on filme nous donne et qu'il faut respecter, l’envie de faire un film juste et pas faussé par les auto-censures, le juste milieu à trouver dans tout ça, et des questions aussi sur la transmission, sur l’utilisation de la violence dans ce processus de transmission, sur la violence tout court… L’homme a-t-il besoin de violence pour progresser ? Ne peut-on pas faire passer les messages par d’autres moyens ? Le monde des sumos est certes très hierarchisé, mais il est bien différent des castes indiennes par exemple : on peut évoluer dans cette hierarchie... pourquoi alors faire subir aux générations suivantes ce que nous avons eu nous-même à subir ? Et que vais-je faire de ces images « volées », de ces paroles dévoilées sous le sceau de la confiance et dites en « off » ? Evidemment tout ça vient noircir le tableau de la heya bien différente des autres, mais n’est-ce pas la réalité, même si elle appartient apparemment au passé, n'est-ce pas la réalité même du monde du sumo? Ai-je le droit de porter un quelconque jugement là dessus? Quel film faire? Comment? Pourquoi?
Mille questionnements me viennent à l'esprit... la journée a été forte en émotions (kidoairaku)... un peu trop, peut être.
*ps: la photo n'est peut être pas claire.... quand il n'est pas enroulé autour de la taille des sumos mais enroulé sur lui-même, voilà à quoi ressemble le mawashi....
3 commentaires:
Hé Jill, pour la punition , et la violence, meme si ça fait chier, faut pas oublier que c'est un sport de combat.... Et ils se mettent des baffes dans la têtes aussi entre eux ... Donc bon si tu te poses la question de la violence dans l'évolution de l'homme, pause toi aussi la question de pourquoi les sport de combat existe et pourquoi les sumos existent... Na ?
Furi
même si je lis avec retard ton blog, j'avais deviné que la photo n'était pas un tuyau de pompier enroulé mais bien un mawashi... oui je sais, je suis forte !!!!! et modeste aussi:-))
bises
Merci, Pierrot, pour ces réflexions fort justes. Mais la violence qui est sur le dohyo, parce que c'est en sport, est "symbolique", elle permettait justement avant de canaliser la violence que l'homme a en lui, c'est indéniable. La violence en dehors du dohyo est différente, non?
Le débat mériterait une longue discussion, je pense. Merci d'alimenter le débat en tout cas. Bisous tokyoites!
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